« J’appelle Conversation, tous les entretiens qu’ont toutes sortes de gens, qui se communiquent les uns aux autres, soit qu’on se rencontre par hazard, et qu’on ait que deux ou trois mots à se dire ; soit qu’on se promene ou qu’on voyage avec ses amis, ou mesme avec des personnes qu’on ne connoist pas ; soit qu’on se trouve à table avec des gens de bonne compagnie, soit qu’on aille voir des personnes qu’on aime, et c’est où l’on se communique le plus agréablement ; soit enfin que l’on se rende en quelque lieu d’assemblée, où l’on ne pense qu’à se divertir, comme en effet, c’est le principal but des entretiens. »
Chevalier de Méré, De la Conversation.

 

Une petite irruption, fracassante, évitement de fausses notes et de considérations météorologiques, imprévisible, je n’aimais être bousculé de mes pensées multiples.

J’étais, pour cette fin de soirée, honoré de ma flûte galante estampillée millésime, sirupeusement admiratif, candide et gai devant cette toile.C e vernissage était tout simplement délicieux, il laissait deviner les anamorphoses. Ce curateur avait fait un choix plus qu’audacieux, il fallait bien le reconnaître.

Puis,

__ »Et toi, tu fais quoi dans la vie ? » ( A cette ineptie, il était de bon ton de répondre par acronymes, avec suffisance, revers incorrigible annoncé par le tutoiement, il  fallait faire son choix, ENSAPC, ENSAD, ENSBA, ESAAD, ESAIG, pour ne pas déteindre, aussi prétentieusement que possible et avancer un impitoyable « Je suis élève à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux Arts de Paris »! ») C’était avec cette phrase qu’elle s’était immiscée, une phrase, somme toute banale, anodine, teintée de curiosité. On ne se connaissait absolument pas,  mais la familiarité semblait naturelle, pas de fausse note, de larsen et pourtant le tutoiement intempestif, ce n’était vraiment pas dans mon tempérament. Je m’offusquais de ces pratiques que je jugeais plutôt vulgaires, j’apparaissais anachronisme totalitaire de mon époque, et pour le coup, aux yeux des autres, complètement impotent, décalé, et cela me convenait plutôt bien. J’avais répondu, donc, tout naturellement, juste à côté :

__ »Moi, je découvre, je tâtonne, je  trébuche dans les regards sourds et les premières respirations, celles qui palpitent et transpirent… »

_ »C’est assez étonnant comme démarche, et peu courant, en effet » avait-elle hâtivement répondu, avant de détaler aussi brusquement qu’elle avait su faire irruption dans mes pensées. Elle avait ce quelque chose de l’Alice de Carroll, mais j’avais su couper court, et ne pas éterniser cette embryon de conversation.J’étais resté pantelant, immobile et songeur, la maudissant de cette interruption inopinée, étais retourné à mes occupations premières, toutes contemplatives, je voulais prolonger ce moment de grâce admirative, et n’ en être détourné, à aucun prix. Après tout, c’est ainsi que je m’inspirais…Je passais d’incommensurables heures, figé devant certaines oeuvres, à l’affût de chaque détail technique que je mémorisais, m’imbibant de chaque demi-teinte et nuance, devinant les coups de crayons des maîtres. Je révérais les romantiques, mais pas uniquement, assujetti à Friedrich, mendiant chaque oeuvre d’un regard nouveau, pour en éprouver davantage. Puis, je retournais dans ma misérable petite mansarde, mais nimbée de cette lumière obséquieuse, je jetais mon dévolu sur ces toiles vierges que j’avais depuis quelques temps dézinguées, fustigées, vieillies, boursouflées..Ce n’était pas mon premier coup d’essai, je poussais le perfectionnisme  jusqu’à manier le pinceau des heures,  poignet tantôt crispé et souple,  pour parachever ma technique et m’approprier celle des autres…Mon éducation aux arts, mon talent avait suffit à faire éclater mon génie à l’école, alors j’avais déserté, je ne cherchais pas la renommée, je ne voulais pas briller, mes apparitions aux vernissages étaient  quasi silencieuses, je voulais l’invisibilité, pour exceller indécemment, le statut de faussaire me convenait parfaitement et je ne cherchais pas à être identifié, je me cantonnais donc à écumer les galeries comme critique d’art officiel. Le reste n’était connu que de moi, je conservais mes faux et savait exactement à quel moment offrir une percée…J’en jubilais d’avance, et je comptais bien garder toujours un coup d’avance, l’invisibilité dans l’évidence, rester dans l’ombre.

M.G

 

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