Je suis Jean,

j’ai  soixante-cinq ans.

Ce soir, j’ai décidé que ce serait ma dernière, après tout on ne choisit pas sa date de naissance, on vous l’impose, alors moi, j’ai décidé d’actionner le bouton » off « et de déterminer le bon moment.

Françoise, ma défunte femme, n’a pas eu ce luxe, elle n’a pas eu le choix, c’est le cancer qui l’a emmené sans ménagement, foudroyant. Alors, je peux tout dire, aujourd’hui.

Le fait d’en terminer me donne le droit de tout vous dire: les jolies choses n’existent pas, ce sont des mensonges assénés par des hordes politisées pour enjoliver la réalité, sinon elle est proprement insupportable.La réalité c’est que les gens sont odieux, insupportables, égoïstes, vicieux, méchants, qu’ils n’ont que faire des autres.Je ne crois plus..et pourtant j’y ai longtemps adhéré mais j’ai perdu la foi en l’humanité, une vaste blague, l’Humanité…On nous fait croire qu’on est meilleurs, la vérité c’est que les animaux, ceux qu’on nomme les sauvages même, sont bien moins brutaux entre eux que nous ne le serons jamais.Vous me trouvez défaitiste? Vous avez raison, je le suis, ou peut- être me suis-je juste réveillé, sursaut de réalité, et suis-je descendu de ma petite bulle, de mon petit monde de cotonnade…Essayez donc pour voir de me détromper..Non, l’exemple du journal télévisé est branlant je vous le dis de suite, c’est bancal, ça ne tient pas la route, tant je pourrai vous objecter de contre-exemples de malheurs dans le monde: le manque de solidarité, le racisme, les violences, les mensonges, les alertes enlèvements, moments de guerres fratricides et j’en passe…Vous en voulez encore : les catastrophes naturelles, les meurtres, le terrorisme lâche…Je fuis les images et vis en reclus tant je ne puis plus en supporter, de ces mensonges, la misère du monde, je l’ai imbibé jusqu’à la nausée..je suis comme ça, moi Jean…Passé d’une naïveté d’idéaliste à un cynisme froid, je ne peux plus mentir, je n’en ai plus le temps, et surtout plus l’envie d’enjoliver.Françoise était croyante comme moi, je veux dire, elle adhérait au principe de l’Humanité, mais plus on traversait les âges, plus on était déçus.Au départ, on pense les blessures accidentelles, superficielles et puis, elles vous contaminent insidieusement et creusent, creusent…

Mon projet a eu le temps de mûrir, j’ai réfléchis, je dois vous dire, j’ai envisagé les possibles « off », les variations…Ce qui me pose problème, ce n’est pas de partir, je l’ai choisi, voulu, c’est juste…comment dire….je ne peux pas me rater..rien de pire que de se rater…Imaginez, vous choisissez l’option pendaison, il faut prévoir la corde, de la bonne, assez de longueur (soyons pragmatique), parce que moi je suis plutôt genre empoté, pas doué quoi, puis faire un noeud coulant, bon raccord, pour qu’il coulisse délicieusement le long du cou, il faut impérativement qu’il laisse in fine une belle trace (question d’esthétisme !) et puis, il faut bien la fixer, parce que moi, je suis capable de monter sur l’escabeau, de garnir mon cou, prêt, et je vois bien mon point d’accroche lâcher…et là…catastrophe, je veux bien mourir mais avec dignité ! Du coup, je passe mon tour pour la corde, c’est pas pour moi. J’ai bien pensé à passer sous un train, ou à me glisser sous un véhicule, ce qui m’a retenu ..j’ai décidé d’en finir c’est un fait, mais c’est pas pour ça que je dois entraîner d’autres personnes dans ma chute ..le pauvre conducteur il pourrait avoir du mal à s’en remettre alors me voir à moitié écrabouillé et en plus, je pourrai encore me rater, je resterai égoïste!!! Et..il me faut de l’infaillible..J’ai pensé aux cachetons et aux poisons, mais c’est long et je trouve que ça flatte trop mon côté féminin, et j’ai des voisins sympathiques au demeurant mais de vrais pots de glu, ce qui me fait dire que la tâche ne sera pas aisée, ils seront certainement là pour d’enquiquiner jusqu’au bout,  et après, je risque de finir en légume, façon potage hivernal après un lavage d’estomac, non merci..pas question, je peux mieux faire. Je sais pas si vous savez mais le rapport de l’OMS, est une une vraie mine d’informations et d’inspiration par exemple ( je me cultive, jusqu’au bout), l’empoisonnement par pesticides remporte tous les suffrages dans les petites campagnes rurales et les pays sous développés pour les fermiers asphyxiés par les dettes en Asie, en Amérique latine et puis il faut être réaliste, ils sont facilement accessibles, pas nécessairement coûteux…

Les armes à feu..Ah les armes à feu..c’est autre chose les armes à feu, ça éclabousse oui c’est vrai, mais ça sonne bien une détonation, non? Un tantinet cow-boy… Vous ne pensez pas que ça peut marquer les esprits avant de partir? Le problème, c’est que je n’y connais absolument rien en armes à feu..Vous me direz, il est jamais trop tard pour apprendre, mais cette méconnaissance risque de me desservir au moment crucial.Il me faut de l’efficace.

Si Françoise était encore là, elle pourrait me filer un coup de main, elle a toujours été de bon conseil..

M.G

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