Prix Fémina 2010,

un titre prometteur

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Du rapprochement inévitable (en tête):

« Tout vouloir procède d’un besoin, c’est-à-dire d’une privation, c’est-à-dire d’une souffrance. La satisfaction y met fin ; mais pour un désir qui est satisfait, dix au moins sont contrariés ; de plus, le désir est long, et ses exigences tendent à l’infini ; la satisfaction est courte, et elle est parcimonieusement mesurée. Mais ce contentement suprême n’est lui-même qu’apparent ; le désir satisfait fait place aussitôt à un nouveau désir ; le premier est une déception reconnue, le second est une déception non encore reconnue. La satisfaction d’aucun souhait ne peut procurer de contentement durable et inaltérable. C’est comme l’aumône qu’on jette à un mendiant : elle lui sauve aujourd’hui la vie pour prolonger sa misère jusqu’à demain. – Tant que notre conscience est remplie par notre volonté, tant que nous sommes asservis à l’impulsion du désir, aux espérances et aux craintes continuelles qu’il fait naître, tant que nous sommes sujets du vouloir, il n’y a pour nous ni bonheur durable, ni repos. Poursuivre ou fuir, craindre le malheur ou chercher la jouissance, c’est en réalité tout un ; l’inquiétude d’une volonté toujours exigeante, sous quelque forme qu’elle se manifeste, emplit et trouble sans cesse la conscience ; or sans repos le véritable bonheur est impossible. Ainsi le sujet du vouloir ressemble à Ixion attaché sur une roue qui ne cesse de tourner, aux Danaïdes qui puisent toujours pour emplir leur tonneau, à Tantale éternellement altéré »..
Schopenhauer A., Le Monde comme volonté et comme représentation, § 38
Petite bluette,
l’écriture ne manque pas de finesse, mais l’histoire s’éternise et s’étiole dans une certaine torpeur amenée par des personnages cernés par l’indécision, qui oscillent entre les possibles, emprisonnés par leurs monades respectives (Lapeyre s’accrochant à la théorie Leibnizienne) et trajectoires parallèles.
Les insatisfactions et frustrations permanentes engendrant moult souffrances et incompréhensions qui concourent à l’obsessionnel,
petite particularité:  ici c’est le point de vue masculin qui berce le lecteur de « Blériot » à « Murphy « au rythme des promenades et pérégrinations  de Nora, de Paris to  London.
« Nora » incarne la fille courant d’air, celle qui s’échappe, en fuite perpétuelle de l’engagement so pretty… woman, la petite chérie anglaise qui où qu’elle passe… ensorcelle. Une idée inéluctablement hédoniste de l’amour-passion perlé de masochisme,  dont les personnages ne parviennent jamais à s’affranchir,et qui rappelle Manon Lescaut.

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Critique  (bien choisie):

« Peintre du quotidien, l’ambition de Patrick Lapeyre est dans la perspective : « Mon rêve est de rendre à mon lecteur la vie transparente, comme si j’étais un souffleur de verre – et qu’à travers mon verre, la qualité poétique de la vie devienne évidente. » (…)
Malgré sa trajectoire tragique, Patrick Lapeyre maintient que son roman est « un roman du bonheur amoureux ». Mais à la manière d’À bout de souffle (1960) de Jean-Luc Godard, avec qui il partage cette même légèreté heureuse des promenades et des scènes de chambre. Dans La vie est brève et le désir sans fin, les gestes, même les plus menus, jouent un grand rôle (« bien que leur sens nous échappe parfois »). Le ballet des corps et des dialogues, plus fréquents qu’auparavant, est en effet celui du bonheur. Plus l’intimité est grande, plus la respiration libérée des personnages est perceptible dans les interstices du texte.
L’impression d’apesanteur tient cependant en grande partie à l’humour très précisément dosé des formulations et du rythme. « En voyant le roman se dessiner, il y avait des scènes très lourdes, très chargées, qui me faisaient peur, et il fallait que je leur donne une légèreté étrange », confie Patrick Lapeyre. En héritier de Flaubert et de Proust, il se méfie en effet du pathétique, au moins autant que des péripéties trop spectaculaires. Dans les scènes les plus dures de son livre, il parvient de fait à un équilibre très fragile et très beau, drôle et grave, heureux et malheureux.
Anarchistes de l’amour dans une société obsédée par le travail et la réussite sociale, Nora et Blériot jettent l’argent par les fenêtres. Ils flambent, ils dépensent sans compter, « comme des adolescents ». Patrick Lapeyre rappelle qu’il s’agissait d’une réalité déjà inscrite dans Manon Lescaut, et prévient : « Ce n’est pas du tout pour être fidèle à une réalité typique de nos sociétés contemporaines, mais plutôt au lien mystérieux qui réunit l’amour et l’argent. » « L’amour “n’a pas de prix”, et pourtant “on ne cesse de l’acheter” », remarque-t-il avec un certain amusement.
Le dernier chapitre de La vie est brève et le désir sans fin est probablement l’un des plus ambigus et des plus gracieux de cette rentrée littéraire. La rencontre de Nora et Blériot y est décrite comme un accident cosmique, une possibilité parmi d’autres. Évoquant la peinture baroque avec gourmandise, Patrick Lapeyre accuse « les coupoles et les anges » qui surplombent certains paysages allégoriques. La logique de son roman est « ascensionnelle » : « Au chapitre cinquante, la narration s’élève. On entre dans la multiplicité des mondes, dans la folie du désir. » »

 de Nathalie Crom, Telerama,21 août 2010

Extraits choisis

Pour Blériot 

p12 « Au point que tout ce qui vient de lui arriver, l’appel de Nora, l’annonce de son retour, la communication interrompue, est maintenant affecté d’un tel coefficient d’incertitudes qu’il pourrait tout aussi bien les avoir imaginés. Peut-être parce que certains événements attendus trop longtemps__deux ans et deux mois dans son cas__excèdent notre pouvoir de réaction, en débordant notre conscience, et ne sont plus ensuite assimilables que sous forme de rêve. »

p.38 « Au moins, cette fois, le message est clair, songe-t-il en se servant un verre de brandy dans la cuisine.Une minute plus tard, dans le massacre de ses espérances terrestres, il s’en ressert un deuxième, avant de rappeler encore une fois Nora, comme ça, pour ne rien regretter, ses battements de coeur réglés sur ceux de la sonnerie, jusqu’à ce qu’il entende le message.Elle ne répondra plus.Ce qui ajoute à sa sidération, c’est l’idée que ce nom de Nora, avec le visage et le corps qui l’enveloppe, va se fixer dans un endroit bien précis des cellules de sa mémoire et qu’il s’oubliera sans doute lui-même avant de pouvoir l’oublier. »

p.113 Retrouvailles de Blériot et Nora « La vie est brève, lui dit-il.Quand il la regarde ainsi de très près- elle est penchée au-dessus de lui-, Blériot a la sensation que la forme de son visage incliné se dissout en millions d’atomes lumineux qui la font rayonner.Car elle est rayonnante, aussi sûrement qu’il est heureux. »

P.105 trajectoires ? Leibniz ?

« Malgré la distance qui les sépare, on a l’impression permanente que Murphy et Blériot se déplacent de part et d’autre d’une paroi très fine, aussi transparente qu’une cloison en papier, chacun connaissant l’existence de l’autre, y pensant forcément, mais sans pouvoir lui donner un nom ou un visage, de sorte qu’ils paraissent tous les deux progresser à tâtons comme des somnambules avançant dans des couloirs parallèles. »

P.167 du côté de chez …Murphy « Murphy l’embrasse alors discrètement dans le cou sans plus se poser de questions, ni chercher à savoir par quel astronomique concours de circonstances elle lui a été rendue. »

De l’explicite « Tu lis aussi Leibniz (…) Mais c’est qui Leibniz? » P169. »Mais il n’en dira rien, à cause de cet ascendant qu’elle exerce sur lui au point de lui faire perdre son libre-arbitre » ( je repense du coup au paradoxe de l’âne de Buridan…)

P.315  A propos de Nora « A présent, elle ressemble à quelqu’un qui, à force de faire le grand écart entre la normalité et l’anormalité, s’est fendu en deux par le milieu. »

De l’énigmatique… qui confère à la langueur mais qui colle bien au sujet abordé, par la démultiplication des mondes, perspectives subites et des possibles et qui m’a plu me remémorant des lectures philosophiques.

M.G.

 

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