Elle monte précieuse, vindicative, puissante, la rage.

Elle vous submerge de sa noirceur, part de ténèbres, la rage. La peur, elle, est une passagère indélicate de l’esprit, la rage, elle, est sournoise, plus perfide, et pernicieuse, une contagion de l’esprit.Toujours senti double, duel, je  croyais tenir, façon équilibriste, Joe, mais c’est si facile de basculer, le sombre c’est magnifique, un magnétisme oppressant.La rage s’invite, elle te lâche pas, c’est elle qui te nourrit et te fait tenir sur le ring, encaisse va____ prends ça____ uppercut en contre.

On te dit, mon petit gars, gardes le contrôle, moi je dis, foutaises !

Parce que la rage, elle te surplombe, elle te submerge, elle décuple les forces…la rage. Alors elle devient ta familière, ta régulière, elle t’accompagne dans les rixes et dans les combats.J’étais devenu un champion dans ma catégorie, j’ai appris à boxer jeune, c’est mon père qui m’a entraîné là dedans, enfin, si je devais être plus précis, c’est lui le premier qui a instillé la rage, et c’est moi le premier qui ai servi de punching ball, au début il mettait pas les poings, au début. Je revenais de l’école, j’essayais de traîner un maximum, et dieu sait que j’en ai élaboré des stratégies. Je faisais tout pour prolonger mes journées là-bas, au moins, j’étais en lieu sûr, les heures de retenues je les voyais plutôt bien, mon petit bunker perso.

Un père normalement ça protège, mais qui te protège de lui quand c’est lui le monstre ?

Mais j’ai compris que ça durerait pas..le bunker…..

Papa, il rentrait tard du boulot, toujours de sale humeur, exécrable, la compagnie de la bouteille de sky semblait un temps l’engourdir, mais ça durait pas. Il me disait que j’étais un sale morveux, que je lui rappelais ma mère, elle, qui était morte en me donnant la vie, s’était sacrifiée pour ma tête de morveux, cette réplique, je peux dire qu’elle a bercé mon enfance.

Et puis, il faut dire, il était malin mon père, il savait où cogner pour pas laisser de trace, comment les couvrir le cas échéant, il avait toujours les excuses qu’il fallait, tiens pour le coup sur mon arrête de nez, par exemple, il avait le don pour endormir la vigilance des autres. Je passais pour un gosse maladroit et je pense qu’au fond parfois, les gens ça les arrangent bien de ne pas voir, ils soupçonnent oui,  mais  ils ne pourraient pas admettre certaines choses. Les premières fois, je n’ai rien dit, je n’ai pas compris, je me suis terré, planqué dans le placard, mais il m’a trouvé, s’est excusé, je me suis approché, j’ai pensé que la tempête était passée et que c’en était fini .Je me trompais lourdement, et j’ai vite compris qu’avec mon physique malingre, je ne faisais pas le poids, je devais m’endurcir et paradoxalement, je devenais moins sensible aux coups, les douleurs se taisaient ou__ je m’habituais. Joe, le petit caïd du quartier m’avait pris en pitié et m’avait emmené au club de boxe, j’avais été sidéré, je m’étais dit que j’avais de quoi tenir ma revanche. J’ai  pas hésité, je trouvais ça beau_____ tous ces coups qui pleuvaient sur l’adversaire, parfois défiguré par les K.O ou transfiguré par la victoire, et puis, ce masque qu’ils avaient sur le visage, c’était sublime quand ils combattaient, tout leur être semblait suivre un mouvement, les pieds dansaient sur un rythme tantôt frénétique, tantôt sur un enchaînement fluide de pas-chassés façon slow-fox, contrebalancés par les mouvements d’avant-bras et la pugnacité des poings, une douce harmonie que je voulais connaître et répéter inlassablement.

Je dois avouer..que je me trouve un certain charme l’arcade ouverte et les cicatrices, et si tu savais Joe, le bleu…les bleus, quand ils virent violacés puis jaunissent, je les trouve presque racoleurs.

Joe m’a affranchi, il  m’a libéré de l’étreinte suffocante de Papa, j’aurai pu mal tourné,et c’est vrai qu’il n’avait pas que de bonnes fréquentations, mais il m’a protégé tant qu’il a pu. Les premiers temps, j’étais pas assez fort, je prenais toujours des raclées…Et puis, ça a porté ses fruits, j’ai appris les esquives, je me suis développé, et c’est moi qui ai pu prendre le dessus sur papa.J’ai faillit le tuer une fois, je me rappelle, il m’a supplié d’arrêter et c’était lui alors le petit gars, plus moi. Je l’ai détesté tant de fois, mais cette fois là reste gravée, il ne me faisait plus peur, il me faisait pitié alors.

Je l’ai compris bien des années plus tard… C’était de  la rage qui m’emplissait, pas de la colère, j’ai appris à la dompter, à la canaliser, et à la retourner contre l’adversaire dans un premier temps..Et puis, un jour c’est arrivé.

Il le fallait Joe,

c’était prévisible, parce que la rage, elle te submerge, elle t’emporte même, jusqu’à perdre le contrôle, c’est arrivé Joe.

J’ai pas pu retenir les coups, un vrai déferlement, c’était mon dernier combat, au fond j’en avais l’intuition, c’était écrit, quand je l’ai vu, mon adversaire, j’ai vu ses traits, j’ai compris que papa était revenu dans ce corps étranger, j’ai vu dans ses yeux  la haine.Il m’a eu sur la droite, par surprise, suis resté un peu sonné, juste le temps de l’entendre murmurer à mon oreille sale petit morveux, c’était le signal que j’attendais depuis si longtemps, je pensais être guéri, je pensais les blessures cicatrisées…Je l’ai battu à mort…

Ils ont bien essayé de m’empêcher, mais Joe, tu le sais toi, c’était la rage, c’était pas moi ça…Quand ils ont enfin réussi, il n’y avait plus rien à faire pour l’autre, bien trop amoché, un carnage, c’était trop tard…

Moi, j’étais hébété, mais, je me sentais aussi bien plus serein , il parait même que je souriais.

Je n’étais pas un sale petit morveux, j’étais juste un gosse…qui voulait se protéger.

M.G

Publicités