Solo, solitaire, solitude…Malgré moi, j’avais composé une PAL issue de différentes bibliothèques, et après coup, je me suis aperçue d’une « connivence » certaine :

Solitude face à la mer, d’Anne Lindberg

Le solitaire, Ionesco

La bibliothécaire, Sophie Avon

La Solitude des nombres premiers, Paolo Giordano

Des tons et styles très variés,

  • le premier invite à la contemplation et aux méditations, fermez les yeux, laissez le bruit des vagues échouer à votre pavillon…..Et? laissez-vous juste porter___face à la mer…..

Petit éloge de la solitude et de ses bienfaits, alors que, P 48,

« Quel jour cela jette sur notre société, où la solitude paraît suspecte, où il faut s’en excuser, la camoufler, la traiter comme un vieux secret« .

On ne peut s’empêcher de faire le rapprochement avec notre société obnubilée par le partage et le « réseautage » à tout va, rivalisant d’astuces pour multiplier indéfiniment le nombre de contacts et d’amis virtuels ( contagion ?) comme si la sélectivité était une tare…Je n’y crois guère…un genre de scepticisme, dont je ne prive pas. « Et dans la solitude que les femmes peuvent retrouver l’essence véritable de leur être, ce fil résistant qui sera nécessaire à toute la toile des relations humaines »,  la question d’un équilibre (tous funambules en puissance !) bien qu’à mon sens ce ne soit pas une question exclusivement réservée à la gent féminine.  Intéressant aussi quand  elle reste en admiration devant les coquilles(ages):

« Je me moque de ses bosses, je suis agacée parfois de ses excroissances, mais sa ténacité, son aptitude à se transformer sans cesse, infatigablement sont pour moi un sujet constant de surprise et d’admiration et il m’arrive même d’en être touchée aux larmes ».

Et en un sens, ça me rappelle des souvenirs, je repense à ce roman Les Travailleurs de la mer de Victor Hugo (1866, illustration d’Hugo)

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« L’eau est souple parce qu’elle est incompressible. Elle glisse sous l’effort. Chargée d’un côté, elle s’échappe de l’autre. C’est ainsi que l’eau se fait l’onde. La vague est sa liberté. »Ou encore celle-ci

« Les coquillages sont de grands Seigneurs, qui, tout brodés et tout passementés, évitent le rude et incivil contact de la populace des cailloux. »

  • le deuxième, unique et seul roman de Ionesco, nous coince entre questionnement métaphysique et existentiel,

ou comment (j’aime l’expression) « se fondre dans le flux » être au/du monde. J’avoue, il m’a fallu plusieurs lectures, j’ai essuyé quelques échecs et me suis parfois ennuyée.Ecrit à la première personne du singulier, il évoque un trentenaire  blasé, qui hérite subitement d’un oncle d’Amérique, et nous raconte son quotidien ordinaire/d’une cruelle banalité ponctué de réflexions plus acerbes.

« Je me suis dit souvent que j’étais malheureux à cause des journaux. Sur toute la planète il n’y a que des tueries en masse, rébellions, meurtres passionnels, tremblements de terre, incendies, anarchies et tyrannies. Finalement je suis morose à peu près tout le temps. C’est peut-être parce que j’ai trop lu les journaux. Je ne les lirai plus. »

Passé les premières difficultés, on peut trouver quelques « pépites » à l’aune du délire psychologique du personnage principal :

« Je n’étais pas révolté. Je n’étais pas résigné non plus car je ne savais pas à quoi il fallait que je me résigne ou quelle société envisager pour vivre dans la joie. Je n’étais ni triste ni gai, j’étais là, des pieds à la tête, pris dans la cosmogonie qui ne pouvait être autre que ce qu’elle était et ce n’est pas telle ou telle société qui pouvait y changer quoi que ce fût. L’univers était donné une fois pour toutes avec ses nuits et ses jours, ses astres et le soleil, la terre et l’eau et tout changement à ce qui nous était donné dépassait les possibilités de l’imagination. Au-dessus, il y avait le ciel, la terre soutenait mes pas, il y avait les lois de la gravité et d’autres lois, tout l’ordre cosmique leur était soumis et nous, nous en faisions partie. »

sans oublier les différents portraits de personnages du dramaturge avec  l’éternel perdant, le maladroit…

 

  • le troisième permet à la bibliothécaire, véritable cliché de la solitaire, qui se fond dans le décor (bibliothèque universitaire aux rayonnages multiples), si ce n’est…son côté…carnassière__la chasse est ouverte : une histoire au mordant certain, P 37 « Elle savait ce qu’il restait à faire.Attendre.Etre aussi entêtée que lui. Obstinée et mauvaise » et bien plus léger que le précédent.

 

  • le dernier, deux écorchés vifs, Mattia et Alice, évoluent sur deux trajectoires distinctes mues par de profondes blessures, et , le refuge dans l’isolement..Pourtant, une gémellité se dessine et la rencontre s’annonce inévitable, comme s’ils étaient « flanqués » d’une force d’adhérence.
« Les nombres premiers ne sont divisibles que par 1 et par eux-mêmes. Ils occupent leur place dans la série infinie de nombres naturels, écrasés comme les autres entre deux semblables, mais à un pas de distance. Ce sont des nombres soupçonneux et solitaires, raison pour laquelle Mattia les trouvait merveilleux. Il lui arrivait de se dire qu’ils figuraient dans cette séquence par erreur, qu’ils y avaient été piégés telles des perles enfilées. Mais il songeait aussi que ces nombres auraient peut-être préféré être comme les autres, juste des nombres quelconques, et qu’ils n’en étaient pas capables. Cette seconde pensée l’effleurait surtout le soir, dans l’entrelacement chaotique d’images qui précède le sommeil, quand l’esprit est trop faible pour se raconter des mensonges.
A un cours de première année, Mattia avait appris que certains nombres premiers ont quelque chose de particulier. Les mathématiciens les appellent premiers jumeaux : ce sont des couples de nombres premiers voisins, ou plutôt presque voisins, car il y a toujours entre eux un nombre pair qui les empêche de se toucher vraiment. (.. .) Ces couples se raréfient progressivement. On tombe sur des nombres premiers de plus en plus isolés, égarés dans cet espace silencieux et rythmé, constitué de seuls chiffres, et l’on a le pressentiment angoissant que les couples rencontrés jusqu’alors n’étaient qu’un fait accidentel, que leur véritable destin consiste à rester seuls. Mais au moment où l’on s’apprête à baisser les bras, découragé, on déniche deux autres jumeaux, serrés l’un contre l’autre. »

Pour les cinéphiles, la version v.o italienne sous-titrée, ci-joint un extrait,adaptation dudit roman.

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